Francisco Gonzãlez Ledesma, invité d'honneur

 


Notre principal Invité d'Honneur est né en 1927 à Poble Sec, dans l'une de ces rues grouillantes de vie des quartiers populaires de Barcelone qu'il a su si bien décrire et faire vivre dans toute son œuvre.

Très jeune, il a manifesté auprès de ses cama­rades un grand talent de conteur. Malgré les difficultés économiques de sa famille et la dureté des temps (dictature, autarcie fran­quiste de l'après-guerre), il a pu suivre, tout en travaillant, des études de droit. Mais rapide­ment déçu par les limites du métier d'avocat, il a voulu, en pleine dictature, réaliser un vieux rêve d'enfance: être journaliste. Il le devient en 1963 (pour El Correo Catalân notamment, avant d'intégrer La Vanguardia dont il a été rédacteur en chef), le régime ayant un peu relâ­ché l'étau de la censure sur la presse.

Le démon de l'écriture ne l'a jamais quitté; mais l'interdiction – par trois fois – de son pre­mier roman Sombras viejas (publié en français en 2005 sous le titre Ombres du passé dans une version revue par l'auteur et enfin édité en Espagne en 2007), bien que récom­pensé par le prestigieux Prix international du roman en 1948 par un jury présidé par Somerset Maugham, a retardé jusqu'en 1977 ses vrais débuts litté­raires avec Los Napoleones. Cette œuvre écrite en 1964, douze ans avant le retour de la démocratie, mais non présentée à la censure par l'éditeur qui craignait l'interdiction. Cette fresque de l'Espagne et de la Barcelone des débuts de la guerre civile jusqu'aux années 60 voit s'entrecroiser et se heurter les éternels gagnants de l’Histoire  issus de la bourgeoisie cata­lane et les perdants dont les luttes n'ont abouti qu'à l'amertume de l'échec.


Entre temps, Gonzàlez Ledesma a cultivé – tant par goût de l'écriture que par nécessité financière – le genre populaire avec des pulps d'aven­tures de cow-boys, sous le pseudonyme de Silver Kane (plus de cinq cents titres, de 1951 à 1981, constamment réédités) ; il a été égale­ment le scénariste d'une bande dessinée met­tant en scène Dan, un inspecteur de police. C'est dans Le Dossier Barcelone (El expediente Barcelone, 1983, finaliste du Prix Blasco Ibaiiez) que son personnage le plus célèbre, l'inspecteur Ricardo Méndez, fait sa première apparition. Ce policier hors norme, attachant et déroutant, a été, jusqu'en 2006, le héros de sept romans dont Chronique sentimentale en rouge (Crõnica sentimental en rojo, 1984), Prix Planera 1984, La Dame de Cachemire (La dama de Cachemire, 1986), Prix Mystère du meilleur roman étranger, Le Péché ou quelque chose d'ap­prochant (El pecado o algo parecido, 2002) et Cinq femmes et demie (Cinto mujeres y media, 2005), auxquels il faut ajouter un recueil de nou­velles: Méndez (2003).


Pour Gonzàlez Ledesma,  la mission du roman policier est  de« fouiller dans les entrailles d'une ville, d'une société ». Aussi n'y a-t-il aucun hiatus entre ces ouvrages et Soldados (Soldados, 1985), où trois hommes, trois «sol­dats» d'une guerre qui n'en finit pas, sont tra­giquement confrontés à un passé qui réapparaît brutalement sur fond d'une Barcelone des années 80, ni avec la trilogie de Los Napoleones, Le Dossier Barcelone et Los Simbolos (Los Simbolos, 1987), une véritable histoire poli­tico-sociale de Barcelone de 1936 à 1982.

De même dans la série consacrée à Méndez, l’écriture noire permet de faire resurgir l'Histoire – les histoires –, la mémoire de tout un peuple. Et cette plongée dans un passé que certains voudraient bien occulter éclaire sous un jour très cru un présent qui est loin d'être conforme à celui pour lequel les héros de Gonzàlez Ledesma ont lutté et se sont sacrifiés.

Autre attrait et non des moindres de cette œuvre: un style saisissant, une « écriture touffue et fleurie, audacieuse, souvent baroque... [qui] flirte en permanence avec la préciosité et se rétablit dans l'éclat de rire d'un dialogue ou la surprenante virtuosité d'une descrip­tion », selon Patrick Raynal. Et cette écriture fait merveille pour exprimer toute la trucu­lence matoise de Méndez.


42 kilomètres de compassion (42 kilometros de compa­siôn, 1986) et Ciné Soledad (Cive soledad, 1993) associent le roman noir et le sport (marathon et boxe) et ont reçu le prix du roman de la revue sportive Don Balân. La revue Cambio 16 a publié en 1990, dans sa série Cuadernos del asfalto, la nouvelle très noire et très cruelle : La Douce mademoiselle Cobos (La dulce señorita Cobos). Durant l'été 1999, le journal Le Monde, dans sa série sur « les robes de mariées », a publié L'Antiquaire (disponible sur le site Internet du journal).


Fardeau d'un passé que l'on se refuse à oublier et vengeance longuement mûrie qui au bout du compte s'avère dérisoire, tels sont les thèmes centraux de Tiempo de venganza (primé en 2003 à la Semana Negra de Gijôn), Cinto mujeres y media (2005) et Cendres (Ceneza, 2003) dans lequel deux avocats à la retraite ont pro­jeté d'assassiner un ancien phalangiste, ainsi que de Negra y criminal (2003), anthologie du «noir» hispanique, où une jeune femme noire règle son compte à une belle brochette de «salauds».

Dans Purée d'avocat sauce chili (2002), Ledesma plonge Le Poulpe dans les coulisses peu ragoûtantes de la dictature pinochetiste et une sinistre affaire d’enlèvements d'enfants par les militaires. El vampiro del Paseo de Gracia (publié en feuilleton dans La Vanguardia en juillet 1990, paru en 2007 dans une version revue et corrigée sous le titre : La ciudad sin tiempo [La ville intemporelle ou Le vampire de Barcelone, pour la traduction française parue en 2008], signée par Enrique Moriel [nom du héros de 0mbres du passé et nouvel hétéronyme de notre auteur) nous livre sa vision d’épisodes clefs de l'histoire de Barcelone, du Moyen-Âge à nos jours, tou­jours vus sous l'angle des « perdants » et des oubliés de l'Histoire.

D’après le romancier Paco Ignacio Taibo II, « il existe peu de Barcelone aussi noires que la sienne... Il y en a peu d'aussi âpres, d'aussi corrompues, d'aussi cyniques et par là même d'aussi bien représentées, avec ce mélange d'amour et de haine qui caractérise la meilleure littérature urbaine de cette seconde moitié du XX' siècle.  ».

 

Claude Mesplède et Francisco Gonzàles Ledesma 

En 2006, alors qu'il vient de publier ses mémoires, Historias de mis talles [Histoires de mes rues], Ledesma reçoit le premier Prix Pepe Carvalho,  « pour son apport au roman noir européen et espagnol », le jury considérant qu'il était le candidat idoine pour cette première édition.

En  2007 une nouvelle « enquête » de Méndez, une sombre histoire de vengeance, Una novela de barrio (Un roman de quartier), reçoit le Prix International du Roman Noir décerné par les éditions RBA. Et l’inusable et ineffable Ricardo Méndez est encore aux avants postes dans No hay que morir dos veces (Il ne faut pas mourir deux fois) paru en 2009 au sujet duquel Lorenzo Silva écrit : « … Féroce dans son humanité, tendre dans son ironie, ce roman est un témoignage lucide et émouvant de notre siècle empli de perplexité et de ses habitants totalement déconcertés ».

Entre temps, en 2007, une réédition de 4 Silver Kane «  policier » a vu le jour sous le titre percutant de Recuérdame al morir (Souviens-toi de moi à l’heure de ta mort), ce qui a permis à l’auteur de revenir sur ces années de dur apprentissage et sur une œuvre qui sous une apparence de sous littérature a marqué cependant toute une génération et parmi elle des écrivains aujourd’hui très reconnus. « J’étais un gamin débordant d’imagination mais sans expérience aucune et il m’arrivait de devoir écrire 2 romans par semaine. Et lorsque tu dois écrire un certain nombre de pages débouchant sur une fin heureuse et cela sans cesser un seul instant de retenir l’attention du lecteur, tu finis par apprendre tous les trucs du métier… »

En 2008 Enrique Moriel est revenu dans les librairies avec El candidato de Dios (Le candidat de Dieu)… Jésus candidat aux présidentielles américaines ! Et au moment de l’écriture Obaman n’était pas meme candidat.

Toujours saisi par le démon – ou le dieu – de l’écriture celui que les polardeux appellent affectueusement « el jefe de la banda » (le chef de la bande) écrit des chroniques pour El Pais (toujours fort éclairantes sur son œuvre narrative) et outre diverses nouvelles publiées dans des anthologies ou des revues, le journal El Mundo a publié dans son supplément estival de 2008 deux enquetes de Méndez : La ira del padre eterno (La colère du père éternel) et El corazón de la madre eterna (Le cœur de la mère éternelle).

« Barcelone, c’est comme ma maitresse » aime a dire González Ledesma, et il montre fort bien dans un très beau texte qu’il dédie à sa ville dans le Géo Découverte (juin 2009) consacré à la Catalogne.

 

Pour tous ceux qui veulent en savoir davantage et qui lisent l’Espagnol, Jordi Canal de Infobóbila (Bibliothèque des littératures noires d’Hospitalet de Lobregat, dans la banlieue de Barcelone) a réuni dans un blog presque tout ce qui a été publié sur González Ledesma :
http://gonzalezledesma.blogspot.com/

 

[Adapté du texte de Jean-Jacques Fleury, traducteur et ami de Gonzalés Ledesma, & Claude Mesplède dans Dictionnaire des Littératures Policières, puis mis à jour et enrichi par Jean-Jacques Fleury que nous remercions chaleureusement.]

Bibliographie française...


Critique: Jean-Marc Lahérrere à propos de La ville intemporelle ou le vampire de Barcelone

http://actu-du-noir.over-blog.com/article-23776633-6.html#c




 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :