Extraits des nouvelles des lauréats 2009

 

Les lauréats 2009 sont:

 

Karine Guiton

 

Ludmila Safyane & Bernard Baune, 2° (ex-aequo)

 

Les prix (respectivement des bons cadeaux d’une valeur de 200 et 125 euros de livres) leur ont été remis le dimanche 11 octobre 2009 par Claude Mesplède, président de l’association Toulouse Polars du Sud sous le chapiteau de la Librairie La Renaissance.


 


 

Les nouvelles de la sélection finale ayant particulièrement retenu l’attention du jury étaient :

 

GPS

 

Annick Demouzon

4° ex-aequo

Gaspacho

 

Valérie Allam

4 ° ex-aequo

Le retour de l’espagnol

 

Fabrice Bouhmadi

Les cheveux, vous dis-je !

 

Guylaine de Fenoyl

L'amour est une drogue douce

 

Marion Poirnson-Dechonne

Ana

 

Julien Belot

L’alchimiste

 

Sandrine Henric

10°

 

 

 

 

 


 

 

Extrait de la nouvelle de Bernard Baune, lauréat 2009 (2° prix ex-aequo)

Retour au pays natal

 


L’inspecteur alla extraire une Aguila du frigo qui ronronnait au fond de la salle, la décapsula avec la crosse de son revolver et la tendit à Teulet.
- J’étais sûr qu’il n’y avait pas de match. Entre menteurs, on se reconnaît. Vous avez dit ça pour me donner une porte de sortie ?- Oui.
- C’est réglo… Je vous remercie.

Teulet but quelques gorgées de bière, au goulot
- Elle est bonne, elle est fraîche… J’aime la bière espagnole.- Vous êtes venus souvent ici ?- Des centaines de fois. Mais je n’avais pas trop de temps pour boire de la bière.
- Vous veniez avec Ramon ?
- Oui, on connaissait la frontière comme notre poche mais quand je dis frontière, je parle pas d’un ou de deux postes de douane. Je parle des Pyrénées de Bielsa à Perpignan. Chaque route, chaque chemin forestier, chaque vallée avec son climat, ses microclimats, sa météo à la minute près. Avec Ramon, quand on se réveillait, à Toulouse, juste en regardant vers le Sud, on pouvait dire s’il allait pleuvoir sur Gavarnie, ou sur Font-Romeu, ou sur Andorre.

L’inspecteur éclata de rire. Teulet fit mine de s’en offenser mais se mit à rire lui aussi.

- Vous êtes menteur comme un Gascon, Monsieur Teulet.
- Les Catalans sont pas mal non plus… En tous cas, Ramon était un fameux menteur.
- Et vous trafiquiez quoi ?
- Bah… De tout ! On a commencé avec les cigarettes, puis avec l’alcool. On allait faire nos courses en Andorre et on redescendait tranquillement. Des fois, on buvait tout en route, quelque part dans la montagne. Bon Dieu, quelles cuites on se prenait ! C’était fantastique, on devenait poète, on chantait à tue-tête, on était là sous les étoiles et personne nous emmerdait. Le lendemain, s’il ne restait plus rien, on repartait en arrière.. Et vogue la galère ! On s’est jamais fait attraper.
- Comment vous étiez-vous rencontrés ?
- Ramon et moi, on avait le même âge. Il avait un cousin à Toulouse, qui était mon voisin et chez qui il dormait, quand il venait. On a sympathisé. Puis il a vu que je connaissais bien les Pyrénées et que j’avais pas froid aux yeux. Alors, il m’a mis dans sa combine. Après, on ne s’est plus quitté.

- Donc, vous avez trafiqué du tabac, de l’alcool…
- Du chorizo, du manchego, de l’anis del Mono…
- Vous vous foutez de moi…

- Oh, à peine. Vous savez on passait d’un côté à l’autre tout et n’importe quoi, pourvu qu’on puisse le refourguer avec un petit bénéfice. Mais ce qui a fait notre fortune, notre vraie fortune, c’est les cassettes pornos. Quand ça a commencé à se vendre en France, et que l’Espagne avait encore une mentalité de bonne sœur, on en a passé des centaines… Des milliers ! Des pleins wagons ! Jusqu’à Vich, Solsona, Barcelone…On en vendait partout, dans les casernes, dans les entreprises, dans les hôtels. Et même dans les lycées, et même dans les séminaires. Un de nos meilleurs client était un curé, du côté de Bielsa. On lui avait même vendu la télé et le magnétoscope. Pauvre homme, on lui a rendu sa solitude moins pénible. Je rigole quand je pense à la tête qu’ont faite ses ouailles quand elles ont vidé ses armoires, après sa mort. Si le pape est au courant, ce con-là va sûrement l’excommunier post mortem ! Qu’est-ce qui vous fait rire ?

- Je me demande si mon père n’a pas été votre client ! Et moi aussi, par la même occasion. Je savais où il les planquait et je les regardais en cachette.

- Eh… Vous voyez, Ramon et moi, on a contribué à votre éducation.

- Donc, vous avez trafiqué du tabac, de l’alcool…- Du chorizo, du manchego, de l’anis del Mono…

 Vous vous foutez de moi…

- Oh, à peine. Vous savez on passait d’un côté à l’autre tout et n’importe quoi, pourvu qu’on puisse le refourguer avec un petit bénéfice. Mais ce qui a fait notre fortune, notre vraie fortune, c’est les cassettes pornos. Quand ça a commencé à se vendre en France, et que l’Espagne avait encore une mentalité de bonne sœur, on en a passé des centaines… Des milliers ! Des pleins wagons ! Jusqu’à Vich, Solsona, Barcelone…On en vendait partout, dans les casernes, dans les entreprises, dans les hôtels. Et même dans les lycées, et même dans les séminaires. Un de nos meilleurs clients était un curé, du côté de Bielsa. On lui avait même vendu la télé et le magnétoscope. Pauvre homme, on lui a rendu sa solitude moins pénible. Je rigole quand je pense à la tête qu’ont faite ses ouailles quand elles ont vidé ses armoires, après sa mort. Si le pape est au courant, ce con-là va sûrement l’excommunier post mortem !

 

<retour vers Les lauréats>

Extrait de la nouvelle de Ludmila Safyane, lauréate 2009 (2° prix ex-aequo)

J’aime un peu, beaucoup

 

Le mec l’a réveillée à six heures du matin. Il lui a dit qu’elle devait partir maintenant. Qu’il avait des trucs à faire. Elle s’est frotté les yeux et a minaudé et s’est étirée et a réclamé un café. Le mec n’a pas rigolé. Il a eu l’air mal à l’aise. Il lui a dit de s’habiller et d’aller manger des Chocapics avec ses potes du Capitole. Elle a boudé. Il s’est radouci. Il lui a dit qu’elle était une chic fille mais qu’il avait des trucs à faire, qu’il l’avait déjà dit et qu’il devait partir quelques temps. Elle s’est moquée de lui « une chic fille » non mais quel âge il avait pour parler comme ça ? Il partait où d’abord ? Le mec a hésité puis a soufflé : en Espagne.

 

Elle s’habille et se tire. Elle aime pas l’Espagne.

 

Elle traîne un peu dans les rues. Troublée. Perdue. Elle ne sait pas quelle direction donner à sa vie. Ses parents sont des bouffons. Ses potes et sa copine ne l’amusent plus. Le monde est une bande de nuls. Tout à coup elle réalise. Quelle pomme ! L’amour de sa vie s’envole et elle, elle ne trouve rien d’autre à dire que « J’aime pas l’Espagne » ! Elle voudrait retrouver le mec qu’il la prenne dans ses bras et l’épouse et l’emmène en voyage de noces à Almeria et lui achète un barbecue... Elle se met à courir. Elle aurait pu tourner à droite ou à gauche mais cette fois elle va tout droit allez savoir pourquoi et soudain elle le voit. Lui. Il descend de sa voiture, avec un type qu’elle ne connait pas. La gamine trouve que la vie c’est comme ça, si elle vous tend la main, et deux fois encore, il faut la saisir et plus lâcher. Elle appuie sur la poignée de la porte. La bagnole n’est pas fermée. Elle se glisse à l’arrière. Se cache derrière les sièges. Elle attend. La danse du destin peut commencer.




<retour vers Les lauréats>

Extrait de la nouvelle de Karine Guiton, lauréate 2009 (1° prix)

« Oh ! Tu vas la fermer ta gueule, dis? ».

Jean-Claude la connaît par cœur, cette réplique. Un an qu’il l’entend, qu’il sait exactement quand Antoine va la dire, qu’il guette l’instant propice, joue à la prononcer en même temps que lui. Les mains crispées sur le volant, il hurle, scande, chante la phrase avec l’accent belge, espagnol, marseillais. Toute la tension de la nuit s’envole dans ses cris. Là, maintenant, dans sa voiture, Jean-Claude est heureux, vraiment heureux, des mois qu’il avait oublié cette sensation ! Cent trente sur l’autoroute, vitesse de croisière. Carcassonne sur la gauche, c’est maintenant que l’exotisme commence. La terre rouge, les champs de vignes, les chênes verts, les cyprès, la Méditerranée est là, toute proche, il le sait, c’est vers elle qu’il roule.

 

Quand même, Antoine aurait pu dire à sa mère où il partait, elle aurait mieux pris son départ. « Maman, tu m’emmerdes ! J’en ai marre de tes vagissements ! Je me casse et crois-moi, t’es pas prête de me revoir ! ». Antoine est sorti en courant, elle a dévalé les escaliers, s’est accrochée à son sac. Il l’a repoussé avec sa jambe, elle est tombée sur le palier. Juste devant chez Jean-Claude, deuxième étage. Quand le fils a claqué la porte de l’immeuble, Jean-Claude l’a entendue sangloter. Puis gémir, et hurler. Pas moyen de se concentrer, pour une fois qu’il cuisinait, il avait perdu le fil de la recette ! Il devait y mettre quoi dans les œufs ? 125g de crème fraîche. Et le four, il avait oublié de l’allumer ! Elle ne pouvait pas se taire, cette vieille folle, elle le déconcentrait ! Son fils parti, elle finirait comme les autres : vieille et seule. Comme lui. Et alors ? Il était très heureux comme ça. Sans rien ni personne pour le torturer. Peut-être que cet immeuble allait enfin ressembler à ce dont il avait l’air : paisible. Quand il l’avait vu pour la première fois, l’été dernier, il en avait tout de suite été convaincu : c’est là qu’il habiterait à Toulouse. Etroit, trois étages de briques écarlates, seizième siècle séduisant. A l’intérieur, il avait suivi la propriétaire à la jupe fleurie, monté les hautes marches défoncées. Deux verrous compliqués, on n’est jamais trop prudent dans le centre-ville, vous savez ! Après vous, je vous prie ! Se succèdent, sur la droite, une minuscule chambre et une salle de bains. Tout au bout du couloir, le salon. Deux grandes fenêtres de bois, murs de briquettes, poutres apparentes, cheminée de marbre vert. Il avait effleuré le bar de la cuisine américaine, fait craquer le parquet. Avait signé, tout de suite, sans réfléchir. Pour quoi faire ? Il était là, son petit nid.

 

Narbonne. Elle est là maintenant, tout près, une question de minutes. La voilà. Bleue à l’infini, elle épouse le ciel azuré. Il la regarde amoureusement, pense au plaisir de sentir les vaguelettes lécher ses pieds, bientôt, très bientôt. Encore quelques heures de patience. Rate de peu la bifurcation vers Perpignan. Les camions tanguent sous le vent, comme d’habitude sur cette autoroute, à n’importe quelle heure, circulation intense sous les rafales. Il prend le temps de contempler la mer qui se déroule en ruban, disparaît et revient, lascive comme un chat.

 

Le lendemain de son emménagement, accoudé à son balcon une bière à la main, il regardait les passants flâner devant la boutique de savons, tâter les fruits de  l’épicerie, éplucher le menu du restaurant. Les braillements avaient commencé. « Antoine, si ton pauvre père te voyait ! ». Des pas lourds sur le plancher. « Tu vas chercher du travail, dis ? ». Une chaise que l’on tire. La réponse du fils, immédiate : « Oh, tu vas la fermer ta gueule, dis ! ». Ils avaient caqueté bruyamment toute la matinée. Un vrai poulailler. A midi, Jean-Claude avait craqué. Il était parti arpenter le centre-ville. Rue Saint-Rome, rue de la Pomme, place du Capitole. Il avait pris un sandwich et un café sous les arcades. Ruminé sa malchance. Pour une fois qu’il trouvait un appartement au loyer acceptable dans le centre piétonnier d’une ville, il fallait qu’il tombe sur des voisins hystériques !

Perpignan. En septembre dernier, il y était resté une journée marathon, juste le temps d’ingérer des centaines de photos de reporters exposées au couvent. Drogue, torture, guerre, famine, pauvreté : le monde d’aujourd’hui. Les rues inondées par la pluie accentuaient la tristesse des clichés. Il a la bouche pâteuse, des cernes sous les yeux, besoin d’un café. Un bref coup d’œil à la sortie du Boulou. Une brève pensée pour son camping préféré sous les chênes-lièges, au pied des Albères, à deux pas d’Argelès. Qui s’étale sur la mer : sa charmante promenade parsemée de palmiers gigantesques, de belles demeures et de souvenirs que l’on tait. Des milliers de réfugiés espagnols parqués comme des rats sur la plage.


<retour vers Les lauréats>

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :