Prix Thierry Jonquet 2011 : La nouvelle de David Philippe

Publié le par tps

Tous les samedis du mois de janvier, vous allez découvrir les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2011 dont le thème était "Quand la ville rose dort…". A savoir que ce concours est reconduit pour 2012 (date limite des envois, 1 juin 2012). Tous les détails en cliquant  ICI.


Cette fois, nous allons partager la nouvelle de David Philippe qui a obtenu le 3° prix ex-aequo du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2011.


Matabiau

En testant du pouce le tranchant de la lame, Judit s’est coupée. Machinalement, sans ressentir de douleur, elle sort la main de son sac et porte à la bouche le doigt entaillé. Le goût de la trace de sang sur sa langue la reconnecte instantanément avec la réalité : la moite chaleur de la nuit d’août, l’âcre puanteur des gaz d’échappements, le ronronnement d’une auto et la voix de son chauffeur qui lui ahane un « c’est combien ? » intéressé. Sans même répondre, Judit, d’un geste de revers de main méprisant, commande au micheton de passer son chemin. Ce soir elle ne turbine pas. Elle ne tapinera plus. Judit attend. Elle attend Balazs Marha, son mac. Tous les soirs ou presque, il la dépose au carrefour de l’avenue de Lyon et du boulevard Pierre Semard, à deux pas de la gare Matabiau et revient vers les trois heures du matin ramasser le gain de la nuit et, si le chiffre est suffisant, son «outil » humain. De Toulouse, Judit ne connait que ce coin, en bordure du canal et un studio au sixième étage d’une barre à la Faourette. Un univers triste, sordide, bien loin de la carte postale lumineuse que lui avait vanté le beau, le romantique Balazs, le soir de la fête de son village natal en banlieue de Budapest. Le discours du charmeur l’avait conquise. La promesse d’un avenir idyllique, partageant au bras de cet amour naissant les plaisirs d’une vie aisée, l’avait convaincue. Comment ne pas vivre heureux dans une cité dont le surnom est « ville rose » ? Elle avait, sans regret, abandonné sa modeste existence de post ado-prolo qu’elle partageait avec ses deux frères, sa sœur et sa veuve de mère. Tard dans la nuit, dans la hâte et la peur de réveiller quelqu’un, elle avait bourré un sac de sport de vêtements et de chaussures, puis griffonné au dos d’un tract publicitaire un faux prétexte à ce départ précipité et la promesse d’un coup de téléphone explicatif prochain. Le voyage, débuté illico, n’avait plus, deux jours et deux mille kilomètres plus loin, l’enivrante volupté d’une escapade romanesque. Harassés, fourbus, Judit et son Roméo étaient enfin arrivés à Toulouse et allaient pouvoir se laver et dormir dans un lit. Le studio sobrement meublé qui les abritait n’avait rien d’un luxueux duplex ; mais Balazs ne répondait plus aux questions, il était fatigué. Le lendemain l’homme qui réveilla Judit avait changé. En phrases courtes, sèches, il avait expliqué qu’un grave problème l’obligeait à solliciter son aide. Elle devait lui donner de l’argent, beaucoup d’argent et devrait vendre son corps pour y arriver. Au flot des mots et injures qu’elle cria suivirent les flots de sang puis de larmes qu’elle versa. Le soir même, en jeans et tee-shirt, rapidement instruite des mots français nécessaires à l’accomplissement de sa tâche, Judit proposait ses charmes le long du canal du midi. Durant les deux années qui suivirent, brimades, coups et frustrations mirent fin aux dernières velléités de révolte. Par peur de représailles contre des membres de sa famille elle avait renoncé à fuir ou faire appel à la justice. Périodiquement elle devait appeler la Hongrie pour donner de « bonnes » nouvelles et justifier par une pseudo activité socio professionnelle trop dense son impossibilité à revenir au pays. Soumise, Judit n’en demeurait pas moins déterminée à se sortir de cette galère. Dans ce dessein, les nuits « fastes », elle détournait quelques dizaines d’euros qu’elle cognottait en secret.

C’est en constatant sa probable résignation définitive que Judit avait décidé d’en finir. « Après deux ans, t’as plus la force de tenter quelque chose » lui avait dit une de ses collègues de trottoir.

Ce soir deux bougies virtuelles éclairent d’un enthousiaste espoir l’avenir de Judit.

Dans sa tête se mêlent et s’entremêlent souvenirs, images du passé, scènes de joies et de violence, sentiments d’amour, de peur, de colère, de haine ; cette haine d’abord érosive, stérile et auto destructrice mutant progressivement en une haine stimulante et motrice, inspiratrice du plan libérateur.

Accoudée à la rambarde, Judit, les yeux perdus dans l’eau noire du canal du midi, rêve à sa prochaine vie. Ce soir, cette nuit, après le passage de Balazs, elle laissera le boulevard, compostera le billet acheté la veille et attendra sagement le train pour Paris. Elle sait qu’elle ne sera pas poursuivie. Nul ne connaît sa véritable identité, personne ne l’a même jamais aperçue en compagnie de Balazs. De part et d’autre de la voie d’eau la circulation automobile se fait moins continue puis, progressivement, épisodique. Parfois le feu tricolore verdit pour rien, pour personne. D’un coup d’œil Judit questionne le cadran de sa montre : deux heures quarante. Il ne va plus tarder. Un début de stress lui serre la gorge et ses mains habituellement sèches cherchent au fond du sac le mouchoir qui absorbera cette soudaine moiteur. Le tissu est là, soigneusement plié, couche intermédiaire entre une boite de préservatifs et, sur le dessus, un petit couteau de cuisine effilé. Elle s’essuie prestement puis saisit le manche de bois. Dans sa poitrine le rythme de son cœur s’accélère et passe du pas au trot, du trot au galop. Comme un enfant inquiet à l’appel du maître d’école elle récite mentalement, paupières closes, le scénario du moment qui va suivre bientôt : l’auto qui s’immobilise, elle qui se penche à la fenêtre, le stratagème pour lui faire tourner la tête puis… Les yeux s’ouvrent et l’imperceptible mouvement de lèvres du monologue muet cesse d’un coup, la voiture qui ralentit à son approche est celle de Marha. Comme à son habitude il stoppe le véhicule sur le bord de la voie gauche de circulation, à l’endroit où le jeu des feuillages masque l’éclairage public, où l’ombre et la nuit gomment les visages. Comme un boxeur à l’appel du gong Judit rassemble son courage et lâche la rampe du canal pour aller au combat de sa survie, le combat de sa vie. A pas mal assurés elle traverse le boulevard désert et contourne l’auto arrêtée. D’une grande inspiration elle recadre ses esprits : c’est parti.

Maintenant arrivée au niveau de la portière du conducteur Judit s’incline et appuie les avant bras sur le rebord de la fenêtre. La vitre électrique se baisse dans le grincement du verre qui frotte et la jeune fille voit disparaitre le reflet de son visage. L’air frais climatisé chargé de vapeurs d’alcool et de fumée rafraichit alors ses joues chauffées par l’été et la peur. Sans quitter des yeux un point d’horizon le mac présente à sa « fille » la paume de sa main gauche. Judit ouvre son sac, empoigne le couteau puis fait mine de saluer d’un hochement un virtuel passant, de l’autre côté. Par réflexe Marha pivote la tête et perd un temps Judit de son champ de vision. En un clignement de paupières la jeune femme plonge et retire la lame acérée. Dans un mouvement sec de gifle donnée à un moustique Balazs claque le flanc de son cou puis d’un regard ahuri constate l’hémorragie ; « Kurva ! Szuka ! » jure-t-il en agrippant la poignée de la portière. Mais Judit, du genou et des mains, interdit l’ouverture. Elle compte : « trois, quatre, cinq… », sait qu’à quinze il perdra connaissance. Balazs panique, tente d’actionner le démarreur, « … six, sept … », le sang jaillit de la carotide tranchée, « …huit, neuf, dix… », le moteur s’emballe mais calle aussitôt, « …onze, douze… », le jet n’est déjà plus qu’un gargouillis, Marha tape du tranchant du poing l’intérieur de la porte, « … treize, quatorze… », second choc, faible, « …quinze, seize… », ultime coup, du dos d’une main molle, « … dix-sept». La tête du mac bascule en arrière, yeux mi-clos, bouche entr’ouverte. Judit recule d’un pas, un souffle d’air évapore la sueur qui perle sur son front ; une auto passe sans ralentir. Un dernier regard vers son malheur et l’ex prostituée s’éloigne vers l’entrée de la gare. Epilogue de sept cent trente jours d’un sordide et violent servage, cette scène, l’image de cette plaie tarie, ferment le livre noir de son calvaire. L’arme enveloppée dans le mouchoir et cachée au fond du sac, la jeune femme, sans précipitation, gagne l’une des portes d’entrée de la gare. Deux panneaux de verre s’écartent, elle marque un temps d’arrêt, jette un regard froid par-dessus son épaule puis franchit le passage. Après avoir nettoyé le couteau, Judit l’abandonne avec la boite de préservatifs dans une des poubelles disséminées dans le hall et s’autorise une pose relooking. Seule, face au large miroir des toilettes publiques, elle tente de redonner à son visage défait l’apparence qui sied à une jeune touriste ordinaire. En deux passages de coton imbibé elle efface tout maquillage puis tire ses longs cheveux, les noue en queue de cheval et s’asperge des deux mains, glissant sur les tempes l’eau rafraichissante. Ainsi rassérénée elle composte son billet et choisit le siège, quai 1 , d’où elle attendra sa correspondance. L’argent prudemment détourné est là, bien plié dans une poche zippée du sac, son seul bagage. Tout est en ordre.

La fatigue et l’angoisse se relaient ou se mêlent. Chaque fois que le sommeil s’invite fermant ses yeux ensablés, Judit, par le flash d’une image qui resurgit,  revit un épisode de son proche passé. L’évocation muette de ses moments pénibles se rythme de questions sans réponse : pourquoi Toulouse ? Pourquoi moi ? Pourquoi ai-je été aussi conne ? Dans les intermèdes de quiétude qui jalonnent ce tourbillon la pique du remord darde le cul de sa conscience. Elle utilise alors sa meilleure connaissance de la langue française pour lire dans un journal de presse people abandonné les banalités qui dévieront ses pensées. Mais quand tous les textes ont livré le moindre des faux secrets des stars, la jeune femme jette son dévolu sur un dépliant froissé abandonné sur le siège voisin.

Il s’agit d’un opuscule destiné à l’information des voyageurs sur les spectacles et animations de la ville. En deuxième page, la SNCF, éditrice du document, a placé un texte rappelant quelques chiffres relatifs au trafic ferroviaire local et  un bref historique des lieux. La lecture d’une phrase écarquille les yeux de Judit puis ouvre sur son visage un sourire large et franc. Elle sait maintenant que son geste fatal était programmé, inexorable, écrit, qu’elle n’était que l’instrument d’une puissance supérieure, juste le bras de la destinée. Soulagée, soudainement libérée, elle relit encore et encore cette phrase magique : « Matabiau vient du lieu de l'ancien marché et abattoir aux bœufs (Matabiau : matar signifiant tuer et biau, bœuf) sur lequel la gare a été construite ». Le train  pour Paris est maintenant à quai ; Judit se lève, glisse dans la poche arrière de son jeans le précieux dépliant et monte dans la voiture. Le sourire ne la quitte plus. Elle se répète : «  matar, tuer, biau, bœuf ». Elle le sait, Balazs Marha devait mourir ici même, saigné comme la bête qu’il était, c’est le sort des bœufs et « bœuf » se dit … « MARHA » en hongrois. 

 

philippe-DAVID.jpgOriginaire de Saint-Gaudens, Philippe David, 55 ans, père de deux enfants, est un très jeune retraité d’EDF. Boxeur amateur à 15 ans, il est devenu entraîneur puis président et vice-président de Comités locaux et régionaux. A cette première passion il a d’abord ajouté celle des échecs (il est licencié du club de Loures-en Barousse depuis 10 ans) puis celle de l’écriture, au départ intimement liée à la pratique de ce jeu puisqu’il écrit les comptes-rendus des parties d’échec sous forme de nouvelles ! Il a remporté en 2010 le 3° prix du concours de nouvelles organisé par GrDF sur le thème  Le handicap dans le travail.

La nouvelle de Bernard Baune, Canal du soir, sera publiée par le magazine Toulousemag de novembre, disponible en kiosque dès le jeudi 27 octobre et mise en ligne à ce moment-là sur le site de Toulouse Polars du Sud, en même temps que des extraits des textes des autres lauréats.

Commenter cet article