Prix Thierry Jonquet 2011 : La nouvelle de Sylvette Heurtel

Publié le par tps

Tous les samedis du mois de janvier, vous allez découvrir les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2011 dont le thème était "Quand la ville rose dort…". A savoir que ce concours est reconduit pour 2012. Tous les détails en cliquant  ICI.


Cette fois, nous allons partager un extrait (à la demande de l’auteur) de la nouvelle de Sylvette Heurtel qui a obtenu le 3° prix ex-aequo du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2011.


Bouches cousues

« A table je regarde ses longues mains claires piquetées de taches rousses, on ne se ressemble pas. J’ai hérité de la peau café au lait et des membres courts du Méchant Nain, notre paternel. Mon frère est tout en longueur et pâleur rouquine. Je reviens à la charge :

- Mais toi, tu l’as déjà entendue parler de Toulouse ?

Je sais que ça l’agace, il préfère les sujets sans équivoque : le repas, la route, la voiture.

- Pas facile de la  comprendre, je ne sais pas.

C’est vrai, nous ne savons rien. Il donnerait cher pour que je me taise, pour ne plus penser au Méchant Nain, à notre enfance enfouie. Pour moi les insultes quotidiennes calquées sur celles qui éreintaient la mère, pour le petit frère : ignorance totale,  comme s’il n’existait pas. Et elle, la maternelle, opposant aux aléas son long monologue délirant, ses tirades grandiloquentes, ses apostrophes à d’invisibles auditeurs, sa logorrhée sans fin.

Les murs de briques, la Garonne, Nougaro…Ce que je sais de Toulouse, je l’ai vu à la télé. La télé, c’était la fenêtre, personne ne venait jamais chez nous, le Méchant Nain détestait tout le monde. Je relance la conversation :

- Tu te souviens d’avoir vu quelqu’un venir à la maison ?

- Non, je ne sais pas.
- Moi non plus, à part Fernand.

Fernand. Les mots hissent à moi les souvenirs, le velours d’une veste à côtes, un timbre chaleureux : première voix d’homme qui ne grondait pas, n’injuriait pas. Je le revois assis dans la cuisine, j’étais vraiment petite, je crois. Mon frère accroche, pour une fois :

- Qui, c’est Fernand ?

- Un voisin qui venait parfois, je crois que tu n’étais pas là ou bien tout-petit.

- Il l’acceptait dans la maison ?

- Je ne sais plus, je ne sais pas où était le Méchant Nain à ce moment-là. Sûrement absent, c’est pas possible autrement. Tu veux que je conduise ?

- Non, ça va. Ce Fernand-là ne me dit rien du tout, tu es sûre ?

- Il a dû arrêter de venir à un moment, je ne sais plus, on ne l’a plus vu.

- Elle n’en parlait pas ?

- Va savoir de qui elle parlait !

On rit encore en arrivant au péage, il a fallu les trente ans de mon frère pour nous retrouver malgré ce que nous avons fait ensemble. Comme si la détestation universelle du Méchant Nain et l’égarement maternel avaient continué à nous séparer après des années d’isolement ; hormis nous quatre, personne ne venait dans la maison de notre enfance. La prison que nous avons fuie sans nous retourner, chacun de son côté.

Personne n’y est entré à part Fernand. Flashs sur la table de la cuisine, les tasses de café, le regard heureux de notre mère, la peur repoussée quelques heures.

- En fait si, je crois que je l’ai vue discuter vraiment une fois, avec ce  Fernand. Elle était différente à ce moment là, elle allait chez le coiffeur, elle n’était pas encore énorme. Je me souviens d’une  robe rouge … »

 

Sylvette-Heurtel-3--prix-ex-aequo-2011.JPGSylvette Heurtel vit au bord de la mer en Bretagne, mais connaît Toulouse, elle aime spécialement le quartier Arnaud Bernard et les berges de la Garonne. Elle a été journaliste, enseignante et travaille maintenant dans le domaine de la formation des enseignants. Lectrice enthousiaste de Chester Himes, Carlos Salem, Ian Rankin, Henning Mankell, elle est aussi sensible à la magie des lieux qu’à l’intrigue d’une histoire, apprécie la littérature noire avec ou sans policiers et préfère les héros ambigus aux gagnants récurrents. Elle écrit en amateur depuis 2006, les concours de nouvelles lui ont permis de belles rencontres en France et Belgique à l'occasion des remises de prix. Elle a publié deux recueils de nouvelles, plutôt noires, aux éditions Henry des Abbayes: Contes malpolis et Contes déraisonnables. (photo de Jacques Roquette)

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