Discours d'inauguration 2011 de Claude Mesplède

Publié le par tps

TOULOUSE - TROISIEME FESTIVAL INTERNATIONAL DES LITTERATURES POLICIERES

claudeMesplede2011.jpg Nous fêtons l’ouverture du troisième festival international des littératures policières organisé par Toulouse Polars du sud. Je remercie très sincèrement les membres du conseil d’administration de cette association qui, dans leur presque totalité, ont œuvré pour la réussite de ce festival, en particulier les quatre ou cinq administratrices responsables de la logistique, de la trésorerie, des contacts presse, de la coordination, etc. Leurs actions ont été décisives pour la préparation et la réussite d’une telle manifestation. Mes remerciements s’adressent également aux adhérents de TPS, à notre réseau de bénévoles que beaucoup nous envient, sans oublier les libraires de la Renaissance, les libraires de Negra y Criminal à Barcelone ainsi que de toutes les librairies de Midi-Pyrénées qui ont choisi de s’associer à notre initiative. Merci enfin, aux occupants de cet immeuble qui nous accueillent pour la troisième fois.

Parfois, je mets en équation la dépense d’énergie déployée durant presque toute l’année par une vingtaine d’entre nous pour aboutir à ce week-end littéraire sans pour autant avoir la garantie qu'il sera fréquenté par les lecteurs. Cette énergie que nous consacrons à la littérature policière pour la faire mieux connaître, ce nombre d’heures de nos loisirs que nous avons passées à préparer le week-end qui commence aujourd’hui, nous ne les regrettons absolument pas, puisque nous sommes convaincus que la littérature, policière ou non, est une composante importante de la culture et de l’éducation citoyenne. J’ai l’habitude de le dire de façon un peu crue dans les salons que l’on me demande parfois de parrainer. Je débute toujours par cet aphorisme personnel : « Lire rend moins con ! » et c’est parce que nous en sommes convaincus que nous consacrons beaucoup de notre temps personnel à cette cause.

Je ne manquerai pas, dans ma conclusion, de remercier nos sponsors. Cette année, la SNCF et la poste ont décidé de ne plus s’intéresser à nous. Par contre, nos soutiens fondamentaux (mairie, région, conseil général et drac) ont reconduit l’aide financière à la hauteur de la subvention accordée en 2010. Nous savons ces organismes confrontés à des réductions de recettes. Cette situation est provoquée par les décisions de Nicolas Sarkozy, aidé par sa troupe de porteurs de valises et autres spécialistes en facéties financières.

Malgré cette situation, si quelques-uns de nos sponsors pouvaient être pleinement convaincus du bien-fondé de notre action, et décidaient en 2012 de majorer la subvention qu’ils nous accordent, ils seraient bien inspirés car nos ressources actuelles ne nous permettront pas d’améliorer davantage le contenu de ce festival. Financièrement, nous sommes dans la zone critique. En espérant que des voix autorisées de ces organismes nous entendent et puissent plaider notre cause.

A présent, je tiens à vous présenter nos invités d’honneur. Tout d’abord le romancier et historien Paco Ignacio Taibo II, chef de file du polar mexicain. Né à Gijon, dans les Asturies, il a quitté sa ville natale quelques années plus tard pour le Mexique où s’est réfugiée sa famille, des militants socialistes et anarchistes qui échappèrent ainsi aux prisons franquistes. Nous partageons beaucoup de choses avec Paco, notamment cette volonté permanente de conjuguer le mot culture avec le mot fête. La culture telle que nous la concevons, c’est-à-dire pour que le plus grand nombre d’entre nous puisse se l’approprier, en faire leur chose, doit éviter le nombrilisme et la sinistrose. Paco nous en a donné l’exemple, voilà déjà vingt-quatre ans, en inventant la semana negra. Pour l’inventer, je soupçonne Paco d’avoir constaté que de nombreuses personnes, en particulier les plus défavorisées, ne visitent pas les librairies spontanément. Ce type de magasin ne fait pas partie de leur environnement naturel. L’intelligence de Paco s’est manifestée en traduisant de façon pratique et concrète le mariage de la fête et de la culture. Il a, pour cela, inventé la semana negra. C’est quoi la semana negra ? La semana negra est une curieuse semaine qui dure, non pas sept, mais dix jours. C’est le temps nécessaire aux 150 écrivains invités venus de divers points de la planète pour débattre, présenter leurs ouvrages, lire des poèmes et rencontrer les lecteurs. Tout cela se déroule au milieu d’une immense fête foraine avec manèges, barbe à papa, restaurants, buvettes, et stands de toutes sortes. On trouve aussi, disséminées au cœur de cet ensemble, une vingtaine de librairies qui deviennent ainsi beaucoup plus accessibles pour les personnes venues faire la fête. Le bilan de cette année ? Un million de visiteurs et 43.000 livres vendus. Qui dit mieux ? On aura compris qu’un tel résultat reste exemplaire pour nous et que notre conception de la culture est la même que celle de Paco.

Notre autre invité d’honneur est une femme. Il s’agit de Brigitte Aubert. Notre première rencontre remonte à une vingtaine d’années lors d’un festival à Saint-Nazaire. Pourtant, quelques années plus tôt, en 1984, je l’avais déjà croisée sans la rencontrer. Je faisais alors partie du jury Gallimard chargé de sélectionner dix nouvelles pour un recueil publié dans la série noire sous le titre « Les contes des neuf et une nuit ». Parmi ces dix lauréats, deux ont poursuivi une brillante carrière. L’un, Eric Kristy est devenu romancier noir et scénariste de télévision. L’autre, Brigitte Aubert, alors sélectionnée pour sa nouvelle Nuits noires, s’est, depuis, distinguée dans le domaine du thriller. Elle a aussi créé une série historique retraçant la naissance du cinéma car Brigitte, programmatrice d’une salle d’art et essai, est aussi une grande cinéphile. Traduite à l’étranger, en particulier aux Etats-Unis, elle fait preuve d’originalité dans tous ses livres n’hésitant pas à briser les codes du thriller pour jouer avec le genre, le parodier et surprendre son lectorat. Le troisième invité d’honneur est une collection. Après avoir honoré Rivages et la série noire les années précédentes, nous rendons hommage à la collection régionale polar en nord. Généralement les critiques qui lisent trop vite ou ceux qui se contentent de la lecture du résumé de la quatrième de couverture, jugent les éditions régionales de façon sévère. Le terme régional est souvent ressenti comme un terme péjoratif. Ce n’est pas le cas avec polars en nord. Cette collection va atteindre la centaine de volumes. Elle a permis à des auteurs nordistes pour la plupart, de raconter des histoires policières ou noires, grâce au choix judicieux du directeur de la collection, Gilles Guillon, que je cuisinerai demain après-midi pour qu’il vous parle de son travail éditorial. Il aura avec lui deux de ses auteurs : Elena Piacentini qui raconte avec talent les enquêtes d’un policier corse (comme elle) muté à Lille et Maxime Gillio, vice-président de l’association des amis de San Antonio et grand amateur d’omelette.

Mes remerciements s’adressent aussi à tous nos invités venus de France ainsi que de différents pays étrangers. Notre festival rime avec convivial. Il a ses moments de joie et d’amitié mais aussi ses peines. L’an passé, je rendais hommage aux deux polardeux disparus : Michèle Witta et Pascal Garnier. Cette année ils sont deux aussi : Michel Boujut et un de mes frères, Pierre-Alain Mesplède. Boujut, était un homme de conviction, sensible aux laissés pour compte, révolté par les injustices, n’hésitant pas à le faire savoir d’éloquente façon. Pendant la guerre d’Algérie, il refusa de prendre les armes, se cacha plusieurs jours dans des salles de cinéma parisiens avant de se réfugier en Suisse où il devint un grand critique de cinéma et le co créateur de l’émission culte Cinémas cinéma. Licencié du journal satirique Charlie Hebdo par un certain Philippe Val, ancien chanteur engagé des années 70, Michel Boujut est l’auteur de divers livres dont trois relèvent du genre, en particulier celui intitulé La Vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive. Il s’inspire d’un fait divers toulousain de 1959. Mon frère, Pierre-Alain, fut durant des années un militant syndical et politique. Auteur de cinq polars, dont Les Trottoirs de Belgrano (série noire) dans lequel il raconte une histoire du tango car il aimait et fréquentait chanteurs et chanteuses d’Argentine. Ce roman a été adapté au cinéma par Jean-Pierre Mocky sous le titre Grabuge. Ses autres romans relèvent du polar historique et le dernier, sans doute son meilleur titre, Les caimans du Marais met en scène un policier du nom de Malvy, dernier clin d’œil à la région Midi-Pyrénées de mon petit frère avant de nous quitter. Une autre disparition m’a affectée, celle de Jorge Semprun. Je l’avais rencontré en 1963 lorsque je venais d’être élu au retour de l’armée secrétaire-adjoint du comité d’entreprise d’Air France Orly. Dans ce secteur fort de 5000 salariés dont 4000 ouvriers, j’avais institué une rencontre mensuelle entre un écrivain et les salariés durant le repas de midi. Parfois c’était un acteur de théâtre ou de cinéma, un chanteur, un metteur en scène ou un conférencier. Chaque fois, le nombre des auditeurs dépassait les deux ou trois cents auditeurs. Mon premier invité fut Semprun venu présenter son premier livre qui racontait sa déportation dans un camp nazi. A l’époque, présentateur débutant et sans doute hésitant, je me rappelle comment mon invité fit tout son possible pour que la rencontre soit un succès. Il m’a, en quelque sorte, permis de continuer dans cette voie ce qui peut vous expliquer pourquoi encore aujourd’hui dans les CE d’Air France, ce type de rencontres existe toujours (jeudi et vendredi il y a eu trois rencontres dans trois implantations d’Air France) et voilà 48 ans que ça dure !

Ce type de rencontres est la clé de voute de notre action hors les murs et cette année encore se sont déroulées hier et avant-hier 20 rencontres avec de scolaires et autant avec des adultes. Merci à tous les auteurs qui ont accepté d’animer ces discussions. Nous améliorerons certainement cette action décentralisée puisque une rencontre récente avec les responsables de la bibliothèque centrale de prêts nous permet d’entrevoir une future collaboration assortie d’une participation financière.

Parmi les nouveautés de ce troisième festival figure un nouveau prix littéraire dont j’ai proposé la création au conseil de Toulouse polars du sud. Son nom : Violeta negra.

Ce prix sera désormais attribué chaque année à un polar traduit d’une langue du sud (espagnol, italien, portugais, grec ou turc) à partir d’un choix de six ou sept titres parus en France l’année précédente, choix établi par Jean-Marc Lahérrère et moi-même. La création de ce prix a pour but de mettre en lumière l’originalité souvent occultée des auteurs du sud. Déjà, ils sont en situation minoritaire si l’on compare le nombre de leurs romans traduits chez nous avec celui des traductions issues d’ouvrages de langue anglaise. Le phénomène est amplifié par le fait que si la plupart des directeurs de collections connaissent bien l’anglais, ils sont loin de posséder la même aisance avec la langue espagnole. C’est pour compenser ce handicap que notre prix est uniquement ouvert aux langues du sud. Pour cette première édition, le jury fut présidé par la comédienne Catherine Jacob. Nous sommes flattés et heureux qu’une actrice aussi talentueuse et populaire ait accepté sans condition de crédibiliser le prix Violeta negra en nous permettant de profiter de sa notoriété. Chère Catherine Jacob, mille mercis pour votre participation et votre soutien. A ces remerciements, j’associe le sponsor de ce prix doté de 1000 euros. Il s’agit de monsieur Bernard Jalbaud, entrepreneur à Colomiers. Merci enfin aux six membres du jury avec une pensée particulière pour Joelle Porcher, rédactrice en chef de la revue Toulouse Mag, qui a généreusement ouvert les colonnes de ce magazine à notre festival sur au moins deux numéros dont celui de novembre qui publiera comme l’an passé le texte de la nouvelle gagnante du prix Thierry Jonquet. Merci à Sandrine Banessy des éditions toulousaines TME pour les ouvrages sur la violette offerts aux membres du jury.

Cette année, une autre nouveauté nous est très précieuse. Il s’agit de notre première collaboration avec le Centre Régional des Lettres autour du polar et de la cuisine. C’est un début qui se poursuivra, je n’en doute pas, et même s’intensifiera dans les années à venir. C’est pourquoi j’adresse un amical salut aux représentants du CRL, Hervé Ferrage et Eunice Charasse qui nous honorent de leur présence. Et puisqu’il est question de cuisine, chers Hervé et Eunice, permettez-moi de vous dédier ma recette pour réussir un bon festival polar.

Exaltez avec patience, année après année, la volonté commune d’une rencontre littéraire, fraternelle et festive. Associez les enfants des collèges. Mêlez-y les enseignants à l’appareil. Touillez la lecture. Multipliez les visites d’écrivains. Eveillez les curiosités. Insistez sur le fait que la culture n’est pas condescendante mais qu’elle doit rimer avec le mot fête et s’adresser au plus grand nombre. Expliquez au journaliste qu’il commet un pléonasme en écrivant que ce roman est plus qu’un polar. N’excluez pas pour autant les épices. Poivrez la liberté de penser, salez les jugements, les échanges, les contestations. Discutez du monde. Bannissez l’esprit grégaire.

Une fois la sauce prise, nappez le culturel avec de l’authentique. Les gens des villes ont bon appétit. Faites savoir qu’il y aura à boire et à manger. A peine l’été fini, de partout, ils convergeront vers Toulouse et sa station Basso Cambo. Ils seront habillés en noir. Viendront de divers coins de la planète polar. D’Argentine et du Mexique, des Etats-Unis et du Canada, d’Angleterre et de Norvège, de Turquie, d’Italie et d’Espagne, et de la Belgique.

Ils arriveront aussi des quatre coins de la France. Certains auteurs, d’autres non, qui seront boulimiques lecteurs ou militants 813, l’association des amis des littératures policières, ou directeurs de collection, ou attachées de presse. Ils viendront de Bretagne, de Gaillac et de Penmarch’, de Lille et de Dunkerque, de Lyon, de Cannes et d’Aquitaine, d’Ile de France, de Montpellier et de Marseille, des Rivages de Guérif et d’ailleurs. Ils seront au rendez-vous, les enfants de Dashiell Hammett, les nièces d’Agatha Christie, les fils de Manchette, les neveux de San Antonio, les enragés de Chester Himes, les paumés de Goodis, les laissés pour compte de Jim Thompson, les néo-polardeux de la rue Sébastien Bottin, toute une bande à Villard, à Vautrin, à vau-l’eau – des gens de corde et de godille, des auteurs pas conformes, des rebelles de l’ordre nouveau, tous objecteurs de sécurité, de routine et de libéralisme argenté. Rien que du beau linge ! Des spécialistes du crime. Des bijoutiers du meurtre avec préméditation. Le gratin des fournisseurs d’énigmes et de scénarii. Les forçats de la télé. Ils s’assiéront autour des tables. Lors du verre de l’amitié, ils apprécieront la musicalité et l’allégresse des fanfarons de la Pêche au boucan. Ils partageront la liesse et le vin, dégusteront les petits plats mitonnés par Mokhtaria et son équipe, ils signeront leurs livres. Ils commenteront le roman noir et la BD, le jazz ami et la politique bling-bling. Ils témoigneront, ils débattront, ils autopsieront la planète.

Servez chaud, arrosez de Fronton rouge et régalez-vous.

Deux autres nouveautés. La première relève d’une décision de nos cousins du Québec. Nous sommes en relation amicale depuis des années avec Louise Alain, directrice avisée de la collection de polars québécois A lire. Cette maison d’édition publie aussi la revue Alibis, excellente revue que vous trouverez sous le chapiteau, là où siège Geneviève Blouin, une jeune romancière canadienne. Elle a gagné le concours de nouvelles de cette revue et son prix, financé par le consulat de France au Québec, se traduit par un voyage en France avec un séjour dans un salon du polar. Nous sommes heureux d’accueillir Geneviève et fiers d’avoir été choisis parmi la soixantaine de salons polars existant en France.
Dans le même esprit, nous avons accepté que l’amicale de la police, à l’origine du prix de l’Embouchure, fasse la remise de son prix dans le cadre de ce festival et que le gagnant de ce prix soit invité sous notre chapiteau à dédicacer son opus.

Le moment est venu d’adresser nos remerciements à nos soutiens financiers. En premier lieu la mairie de Toulouse, son député maire Pierre Cohen et ses adjoints, madame Vincentella de Comarmond et monsieur Barrès. Le conseil général de Haute Garonne et son président Pierre Izard. La DRAC et ses conseillers lecture. La région Midi-Pyrénées et son président Martin Malvy, représenté, et nous y sommes sensibles, par madame Nicole Belloubet, première vice-présidente.

Remerciements à Jean-Cyril Spinetta, président du conseil d’administration d’Air France-KLM et à sa direction régionale Midi-Pyrénénes, représentée par madame Marie-Ange Llorente Roseiro, responsable des ressources humaines.

Merci encore à Pierre Cohen, président de Tisseo

Merci à 13è Rue, à La Dépêche, à la société Bach films, aux cinémas Utopia de Tournefeuille, aux caves de Fronton.

Enfin merci à tous les artisans de l’ombre : les traducteurs Sébastien Rutès et Jean-Marc Lahérrère, les modérateurs Alain Bévérini, Corinne Naidet et Jacques Lerognon, Natalie Beunat, Anne Trager, Hervé Delouche, président de l’association des amis des littératures policières 813.

Il me faut conclure et j’ai choisi un texte de mon vieil ami Jean Vautrin, invité ici l’an passé. Je lui passe la parole :

« La culture reste le levier le plus efficace contre la barbarie et l’intégrisme. Si nous perdons nos mots et notre capacité à choisir nos chemins, si nous laissons dépérir nos lectures, nos opinions, nos curiosités légitimes, si nous laissons de côté l’appétit de créer, si nos esprits tombent en friche, la porte est ouverte à toutes les dérives. Un tyran surgira, imposera sa laisse et nous conduira, moutons consentants, à l’abattoir des certitudes perdues. Prenons de bonnes résolutions pour nos enfants. Donnons-leur le goût des mots, des idées, des projets de liberté. Donnons-leur la capacité de réfléchir. De faire l’essai de leurs forces, de leurs voix, de leurs écrits et de leurs chants. Habituons-les à s’unir. A s’entre regarder. Apprenons-leur, si les circonstances l’exigent, à savoir dire non. A critiquer, à se lever, à se rebeller. »

 

Photo : Copyright Christelle Guillaumot

Publié dans Salon 2011

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