Un événement à ne pas rater !
Prenez date, le 4è festival des littératures policières de Toulouse aura lieu les 12, 13 et 14 octobre 2012 !
Réveillez l’écrivain qui sommeille en vous en participant au 4ème prix Thierry Jonquet.
Prenez date, le 4è festival des littératures policières de Toulouse aura lieu les 12, 13 et 14 octobre 2012 !
Réveillez l’écrivain qui sommeille en vous en participant au 4ème prix Thierry Jonquet.
Tous les samedis du mois de janvier, vous allez découvrir les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2011 dont le thème était "Quand la ville rose dort…". A savoir que ce concours est reconduit pour 2012 (date limite des envois, 1 juin 2012). Tous les détails en cliquant ICI.
Cette fois, nous allons partager la nouvelle de Claire Gallen qui a obtenu le 1° du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2011.Ce texte a été publié dans le
magazine Toulouse Mag de novembre 2011.
Canal du soir
Quand les habitants du quartier trouvèrent, dans leur courrier, la lettre de la mairie qui annonçait que le Canal du Midi, entre la gare Matabiau et la Halle aux Grains, serait curé et nettoyé, cela fut accueilli, par la majorité des gens, comme une bénédiction. Le Canal était devenu, avec le temps et la lente montée de la température en ville, un cloaque, une bouillie écœurante, une infection verdâtre dans laquelle rats et moustiques se vautraient et se reproduisaient avec délectation. Nettoyage, récurage, dératisation… Ces mots résonnaient aux oreilles des riverains comme de douces mélopées. Le fait de ne pas pouvoir circuler le long des rives et de ne pouvoir s’y garer semblait ne déranger personne. Mieux encore : il était annoncé que les travaux auraient lieu la nuit, et qu’ils seraient très bruyants. Eh bien, même cette gêne potentielle laissait tout le monde indifférent.
Tout le monde, sauf moi. Parce que moi, je savais qu’entre Matabiau et la Halle aux Grains, dans le canal, se trouvait le cadavre de ma femme. En morceaux, bien sûr, et décomposé depuis longtemps, mais la perspective qu’on aille fouiller là-dedans ne me disait rien qui vaille. Mais que pouvais-je faire, sinon croire en ma bonne étoile, comme j’y avais toujours cru ? Pour échapper à la police, un assassin doit fermer sa gueule en toutes occasions et avoir de la chance. Fermer ma gueule, je faisais ça très bien, depuis toujours. Quant à la chance… Ma modeste expérience, en matière d’homicide, m’incitait à penser qu’il fallait en faire le moins possible, juste essayer de se tenir un peu au fait des événements, de manière à pouvoir préparer la conduite à suivre, au cas où… Un vieil adage, chez les crapules affirme que le hasard sert mieux les silencieux et les sournois que les prétentieux et les matamores.
A vrai dire, je n’aurais pas été aussi inquiet si je n’avais pas bêtement oublié, lorsque j’avais jeté, membre après membre, le corps de Véronique dans le canal, de lui ôter l’alliance que je lui avais offerte pour notre mariage. Et, à l’intérieur de l’anneau, il y avait écrit : Véronique et Bruno, pour toujours, à jamais…Devinez qui est Bruno ?
Pour me rassurer, et rester fidèle à mes principes, je pris la décision d’aller promener Néron, mon chien, cadeau de Véronique, toutes les nuits, le long du canal, par périodes d’une demi heure, ce qui me permettrait d’avoir une idée de ce qui s’y passait et de repérer toute arrivée de la police.
Néron était un fox-terrier qui avait hérité de toutes les qualités de mon ex-femme : désobéissant, caractériel, imprévisible et imbu de lui-même. Il considérait que le monde entier lui appartenait et allait fourrer sa truffe partout, sans tenir compte des dangers et des interdictions. En l’occurrence, il devenait un allié idéal.
La machine qui draguait le canal ressemblait à une gigantesque sauterelle de métal. Du haut de ses huit mètres, elle avançait sur ses pattes d’acier et plongeait sa gueule d’ombre dans le cloaque pour avaler des tonnes de boue, de vase et d’algues pourrissantes. Elle se vidait à l’arrière, à l’extrémité d’un anus interminable, tandis que ses intestins broyaient, filtraient et dissolvaient dans des gargouillements monstrueux la nourriture immonde qu’elle ingérait. Quatre projecteurs, placés au sommet de sa tête, au bout de bras verticaux, lui ouvraient le chemin et affublaient ce squelette infernal de regards auxquels rien ne semblait pouvoir échapper.
Aux manettes de l’engin se tenait une femme. Elle trônait au sommet du dieu de métal, dans une cabine en forme d’œuf nimbée d’une lueur jaune. Quand je la vis, la première fois, je pensai qu’elle était à la fois la fille, la mère et le cerveau de la sauterelle géante. De fait, pour l’avoir entendue quelquefois, au hasard de mes allers et venues nocturnes, parler aux ouvriers du chantier, je lui trouvai de nombreuses similitudes avec la dragueuse : elle était bruyante, vulgaire, autoritaire et pleine d’une confiance aveugle dans sa puissance.
Précédé de Néron, que les odeurs de pourriture rendaient plus frétillant encore que d’ordinaire, j’allais donc chaque nuit, de onze à douze, puis de deux à trois, puis de cinq à six, vagabonder le long des quais. Aux ouvriers, qui finirent par me reconnaître et par s’étonner de mes visites régulières, j’expliquai que je souffrais d’insomnies chroniques, tout comme mon chien d’ailleurs, et que seules des promenades nocturnes nous permettaient de trouver un peu de repos. Je finissais toujours mes rondes par une inspection discrète et attentive de ce qui sortait de l’anus du monstre, un mélange fétide de vase et de sable, qui semblait extraordinairement lourd et qui s’écrasait, dans un bruit écœurant, au fond de containers posés sur des camions. Une fois leur cuve remplie, les camions partaient et la nuit les engloutissait, tout comme elle engloutissait les restes décomposées de Véronique. Les ouvriers ne savaient pas où ils allaient mais ils pensaient que leur chargement finissait dans les sablières et les déchetteries de la région où, ensuite, il se mélangeait à d’autres gravats, d’autres ordures, puis était recyclé aux quatre coins du département.
Ces informations dépassaient mes espérances : elles me fournissaient la garantie absolue qu’on ne retrouverait jamais le corps de Véronique, pas plus que son alliance. L’idée que cette mégère fasse à jamais partie de mon passé, Néron excepté, me remplit d’une douce euphorie. Le fox-terrier commença même à me devenir sympathique et je pris du plaisir à discuter de temps en temps avec les ouvriers du chantier de dragage. Je me rendis compte, alors, que je n’avais quasiment parlé à personne depuis la fin de l’enquête et que les dernières conversations que j’avais eues (mais le terme « conversation » est-il ici bien adapté ?) se limitaient à de pesants face-à-face avec des inspecteurs patibulaires.
Heureusement, ma méthode, empreinte de patience et d’hypocrisie silencieuse, porta ses fruits. La police brise ceux qui résistent mais se délite devant ceux qui la craignent, qui plient devant sa force, qui se font humbles, apeurés, respectueux. Elle cherche davantage à asseoir sa domination qu’à chercher les coupables. Une fois qu’on a compris ça, on peut presque tout se permettre.
Les travaux prirent fin en juillet et, pendant quelques semaines, le canal prit une teinte claire qu’on ne lui avait jamais connue. Néron et moi-même avions pris goût à nos promenades nocturnes et nous revenions souvent cheminer sur les quais. Les péniches avaient retrouvé leurs attaches et, souvent, de leurs hublots éclairés, montaient de la musique, airs manouches ou espagnols qui donnaient à la nuit toulousaine un parfum exotique et gai. Parfois, je m’asseyais près des bateaux et j’écoutais les chansons qu’ils exhalaient, comme de suaves parfums de fleurs de tilleul, je prenais la tête de Néron entre mes mains et je le regardais dans les yeux ; il me répondait avec confiance, sans inquiétude. Jamais je n’avais été aussi heureux.
Une nuit, vers la fin août, nous trouvâmes une grosse femme assise sur le banc où nous avions l’habitude de faire une pause. Sur le pont d’une péniche proche, une radio diffusait la Symphonie
Pathétique, de Tchaïkovski.
Mécontent de cette intrusion dans nos habitudes nocturnes, Néron et moi, nous passions notre chemin, pour nous asseoir sur un banc plus lointain, quand la femme me dit, tandis que j’arrivais à sa
hauteur :
- Bonsoir, Bruno.
Ces mots me pétrifièrent.
Ils avaient été dits avec un accent de méchanceté sournoise et sur un ton plein de suffisance, le ton qu’employait la police pour me dire :
- Cher monsieur, nous avons de nouveaux éléments…
De plus, la voix de la femme était remplie d’une vulgarité satisfaite, assumée, fière d’elle-même. Je me tournai vers la masse sombre qui venait de me parler ; je ne pus voir son visage mais reconnus aussitôt la conductrice de l’engin qui avait dragué le canal. La mère, ou la fille, du monstre…
- Asseyez-vous près de moi, Bruno, je vous en prie.
La nuance d’intimité qu’elle mettait dans sa voix me glaça sur place. Je m’approchai d’elle, pourtant, que pouvais-je faire d’autre ? et écoutai ce qu’elle voulait me dire.
- Vous préférez rester debout ? A votre aise. Moi, je suis bien, sur ce banc. On a fait du bon boulot, non ? C’est devenu agréable de se promener ici. Je vois avec plaisir que votre chien et vous avez gardé vos habitudes ?
Je grommelai un vague « oui » et la laissai poursuivre.
- Vous savez que draguer des canaux, en ville, est un travail bien payé ? Non, bien sûr… Vous, vous êtes un rentier. Eh bien, oui, ça vaut le coup ! Pas avec le salaire, bien sûr, mais avec les à-côtés. Tout ce qu’on extrait du canal vous appartient ! Parfaitement. C’est un accord tacite entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage. On évite d’en parler aux ouvriers temporaires, ça attiserait trop les convoitises. Alors, on passe tout le contenu des chargements aux filtres…
La terre tremblait sous mes pieds.
- Aux filtres et au détecteur de métal. Vous avez pas idée du nombre de pièces qui finissent dans ces canaux.
La ville et ses maisons semblaient glisser, devant moi, vers un gouffre.
- De pièces de partout : des euros bien sûr, mais aussi des francs, des marks, des pesetas… De la monnaie du monde entier que les collectionneurs viennent nous acheter. Mais il n’y a pas que des pièces : on trouve aussi des bijoux. Des colliers, des bracelets, des bagues. De très belles bagues. Incroyable, non ? Parfois même, on trouve…
Le monde avait disparu. Plus rien ne m’y raccrochait. Je tombai sur le banc. Elle continuait à parler avec cet air suffisant et vulgaire qui me donnait la nausée :
- Parfois même, on trouve… le jackpot. Et moi, le jackpot, je l’ai trouvé grâce à vous. Une belle alliance, en or, avec une inscription tellement mignonne à l’intérieur : Véronique et Bruno, pour toujours…
- Taisez-vous !
- Mais non, je trouve ça si…attendrissant. Véronique et Bruno, pour toujours, à jamais. Je n’ai pas eu de mal à retrouver Bruno. La Dépêche du Midi m’a fourni des pages d’archives sur la disparition mystérieuse de votre femme, la jeune, charmante et dépensière Véronique. Apparemment, il y a encore quelques policiers qui gardent une dent contre vous, si j’ai bien compris ?
- Taisez-vous ! J’ai compris ce que vous voulez. Combien ?
- Combien ? Bruno, mon chéri, tu poses la mauvaise question.
Je pensai que j’avais atteint le fond de l’horreur et de la peur mais ce glissement reptilien du vouvoiement vers le tutoiement, ainsi que la lente toile d’intimité qu’elle tissait autour de moi,
m’enfoncèrent vers de nouveaux abîmes. Je bredouillai « Quoi ? » d’un air idiot et elle me répondit, calme et sûre de son fait :
- Non. Ce n’est pas « Quoi ? » ou « Combien ? » qu’il faut demander, c’est « Quand ? ».
- Quand ? Mais comment « Quand ? », et quoi « Quand ? » ???
- Samedi prochain, dans la mairie du village où je suis née. Ne sois pas taquin, ne me demande pas en quelle année. Les bans sont déjà envoyés. Rassure-toi, ce sera très intime. Je sais que tu n’as pas (euh, que tu n’as plus…) de famille. Quant à moi, à part deux tantes et un cousin, c’est le désert. J’ai aussi réservé le restaurant. Je te préviens que ce sera un peu cher. Je connais ton côté pingre, le journal en a parlé. Et je sais que Véronique était dépensière. Je dois t’avouer que j’aime bien me faire plaisir moi aussi. Mais tu as les moyens. Et tu ne t’amuseras pas à me faire ce que tu as fait à ta première femme ? Ce serait trop risqué…
Je ne pouvais ni bouger, ni respirer, ni parler. Les chaînes qu’elle enroulait autour de moi étaient plus solides que celles que la police aurait pu nouer. Je la regardai : elle me sembla plus énorme et visqueuse que jamais. Plus forte et plus sûre d’elle, aussi…
- Tu as l’air abattu, mon chéri. La perspective de toutes ces dépenses, sans doute ? Eh bien, j’ai une bonne nouvelle. Tu ne seras pas obligé d’acheter une alliance pour moi. Je m’appelle Véronique, moi aussi. Le hasard fait bien les choses, n’est-ce pas ?
Bernard Baune est bien connu des services de p… Euh. pardon, du jury du concours de nouvelles Thierry Jonquet puisque déjà lauréat en 2009, où il avait obtenu un
2° prix ex-aequo pour sa nouvelle Retour au pays
natal.
Originaire de l'Aveyron, il est âgé de 52 ans et vit en région toulousaine depuis 1989. Ingénieur dans l'industrie spatiale, il n’a jamais cessé d'écrire des nouvelles, des contes et des poèmes et de participer, depuis cinq ans, à des concours avec pour but essentiel de partager son plaisir d'écrire avec d'autres passionnés et de faire de belles rencontres littéraires.
Certains de ses textes ont été publiés en recueil collectif : Le Vielleux (Verrières Le Buisson 2007), Saxo, (Nanterre 2007), Pas un mot de trop, (Fréjus 2008), La Falaise, (Tonnay Charente 2008) et L’homme en gris, (3° prix du concours Pégase, Maisons-Laffitte, 2007). En 2011, il a été lauréat du Prix Albertine Sarrazin, à Valflaunès, du concours de nouvelles de Chalabre ; il s’est aussi illustré en poésie, aux concours de Parentis, dans les Landes, et de Passy (près du Mont-Blanc) sur le thème : La plus belle poésie de montagne.
Elena Piacentini
Thomas H. Cook
Sylvie Rouch
Christian Rauth
Copyright : "Les Pictographistes".
Attention, les droits des photos de cet article sont réservés, aucune photo ne pourra être utilisée sans l'accord des photographes.
Tous les samedis du mois de janvier, vous allez découvrir les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2011 dont le thème était "Quand la ville rose dort…". A savoir que ce concours est reconduit pour 2012 (date limite des envois, 1 juin 2012). Tous les détails en cliquant ICI.
Cette fois, nous allons partager la nouvelle de Claire Gallen qui a obtenu le 2° du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2011.
Terminus
Il les avait repérés de loin, en tournant sur l’avenue.
On ne voyait qu’eux dans la nuit, assis en grappe sous les néons bleutés de l’Abribus, avec leurs baskets Vans et leurs casquettes New Era, leurs pantalons de survêtement blancs et leurs vestes à crocodile remontées jusqu’au nez malgré la chaleur d’août. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien faire là, en face du lave-auto désert, qu’est-ce qu’ils cherchaient sous les panneaux publicitaires blafards ? Ils étaient cinq ou six, figés dans une immobilité menaçante et calculée, le visage maussade, le regard vide. Maigres et nerveux. Pas un de majeur. Et Joël le savait : c’était lui qu’ils attendaient.
Aucun n’avait fait un geste pour demander l’arrêt. Et il aurait pu les ignorer, à dix minutes de la fin de son service, dernier trajet, dernières stations sur l’avenue Eisenhower, leur passer devant et foncer jusqu’au terminus avant de filer au dépôt sur le coup des deux heures du matin. Il aurait pu rentrer chez lui et essayer de dormir. Mais il s’était arrêté. Dormir, et puis quoi d’autre ? Il avait mis son clignotant, en serrant les dents.
Le bus couina à la hauteur du groupe et les portes s’ouvrirent dans un chuintement fatigué. Une rafale de vent chaud s’engouffra aussitôt.
Joël ne les regardait pas. C’était une règle de base : ne jamais les regarder. Ne pas leur offrir de prise. Mais du coin de l’œil il les voyait, qui prenaient leur temps pour monter, en attendant le signal du chef. Un nerveux, plus grand que les autres, plus maigre aussi, avec les yeux étroits et une bouche sans lèvres.
Il gravit les marches en roulant des épaules, avec les garçons à sa suite, et un coup de coude au passage contre la vitre du conducteur. Puis ils s’enfoncèrent vers le fond du bus où ils s’affalèrent, les jambes écartées et le menton rentré dans la poitrine. Joël pouvait les observer dans le rétroviseur. L’un d’eux mit en marche son lecteur de CD. Des battements sourds s’élevèrent dans le silence.
Joël essuya une goutte de sueur qui lui démangeait le haut du front. Il déboita sur sa droite et continua sa route sur l’avenue déserte. Il restait cinq stations.
C’était les risques de la nuit. Joël connaissait. Ça ne lui faisait plus peur. Au début, oui, un peu, quand il fallait gérer les alcooliques et les débuts de règlements de compte, les excités, les clochards avec leurs chiens. Mais rien de pire que le service de jour sur les lignes sensibles, avec leur lot de rages et d’humiliations qui explosaient à force de promiscuité. Il s’y était fait.
De toute façon, c’était ça ou rester chez lui, à attendre que Manon rentre. Ça le rendait fou. Le silence, la télé, ça le rendait fou. Plutôt conduire son bus. Au moins quand il poussait la porte de l’appartement à son tour il la retrouvait au lit, comme si elle avait passé la soirée à l’attendre, et il pouvait prétendre ne rien savoir, sans demander, sans s’enfoncer. C’est pour ça qu’il s’était porté volontaire pour les services de nuit.
Dix ans à rouler, depuis le centre ville et ses hautes maisons roses jusqu’au terminus gris de la ligne de métro. Depuis les balcons ouvragés jusqu’au béton de l’entre-deux vies.
Dix ans à faire et refaire les mêmes trajets, aller, retour, comme un lion en cage. Mais au moins le soir il la retrouvait.
Les garçons dans le fond du bus avaient monté le son de leur rap bruyant et ils cherchaient son regard dans le rétroviseur. Joël prit le parti de les ignorer.
On l’avait pourtant prévenu, quand il l’avait épousée. Trop belle, trop jeune, trop gourmande. Mais c’était ça qui l’avait séduit. La promesse et le risque. La folie. Le trop plein de vie. Elle le rendait malade.
Elle l’avait allumé, comme les autres, et Joël ne comprenait toujours pas pourquoi au bout du compte c’était lui qu’elle avait épousé. Parce que t’es trop con, lui disait sa sœur. Parce que tu es gentil, lui disait Manon. Peut-être. Trop tordu de désir, ça c’était sûr, prêt à fermer les yeux sur ses écarts du moment qu’il la gardait.
Et des écarts il y en avait eu. Dix ans que ça durait. Dix ans qu’on riait de lui dans son dos. Mais qu’est-ce qu’il y pouvait.
Il arrêta le bus chemin de Lestang pour faire descendre deux petites beurettes qui prenaient l’air dégagé. Elles tremblaient de trouille en fait. Il aurait pu les rassurer. Ces six lascars à l’air mauvais, c’était à lui qu’ils en voulaient. Le chef avait amené sa bande. Un compte à régler.
Oh, un compte – une broutille. Un incident de rien du tout, qui n’aurait même pas du se produire. Et d’ailleurs jusqu’à une époque récente Joël aurait laissé filer, parce qu’il avait assez à faire avec les vrais fouteurs de merde, et que ceux là, il n’avait jamais eu peur de les recadrer. Les petits caïds, les traficoteurs. Joël n’était pas du genre à laisser son bus se transformer en ring. Quand ça dégénérait, qu’il soit cinq heures ou minuit, il s’arrêtait et demandait au gars de se calmer. Poliment, calmement. Du haut de ses deux mètres et de ses cent vingt kilos, la menace muette impressionnait. Les gamins toujours obtempéraient. Ils reniflaient la force qui ne demandait qu’à sortir, la colère en boule sous la maîtrise des mots. Fallait pas le chercher. Ils le savaient. Et ils le respectaient, d’une certaine façon. Dans son bus il avait la paix.
Jusqu’à ce lundi d’août où Joël avait refusé l’accès au gamin qui se vautrait à présent sur la banquette arrière du bus. Défaut de billet.
Il l’avait fait descendre, sous les yeux effarés des autres passagers. Il ne savait pas ce qui l’avait pris. Tu cherches les emmerdes, lui avaient dit les collègues au dépôt, tandis que d’autres murmuraient dans son dos : c’est à cause de sa femme tu sais.
Ils avaient raison. Depuis que Manon avait disparu, il s’énervait pour un rien.
Il avait des envies d’en découdre depuis qu’elle avait disparu, un couteau planté dans le ventre, derrière un buisson du parc de Pech David.
Il ne restait plus qu’un couple de petits vieux dans le bus, serrés avec angoisse contre la porte avant. Dans le fond les garçons avaient poussé encore le volume de leur rap hargneux, et ils battaient la cadence de la tête.
- On peut sortir, s’il vous plaît, souffla la femme après la station de métro, et Joël arrêta le bus même si c’était rigoureusement interdit en pleine voie.
Ils détalèrent sous les lampadaires sourds, comme des lapins mi-asphyxiés.
Il ne restait plus que lui et les petites racailles à présent. Dans l’immobilité de l’attente, Joël eut l’impression que le son était encore monté d’un cran.
Il avait deux options. La boucler, ou bien leur donner ce qu’ils voulaient. Joël voyait déjà leurs sourires victorieux s’il s’écrasait comme une merde. C’était le sourire de Manon quand elle découchait, celui de ses mecs d’un soir qui n’en croyaient pas leur bonne fortune, ou bien des réguliers, les amants au long cours, qui avaient fini par le traiter comme un valet et le mépriser comme un chien.
Et celui des voisins aussi. La famille. Les collègues. Tous ceux qui savaient dans son dos, et qui se taisaient par pitié, et puis qui avaient arrêté de se taire il y a de ça six mois, quand Manon était tombé sur ce gars qu’elle rendait plus dingue que tout.
Celui-là, c’était autre chose. Celui-là, c’était du sérieux. Des airs de chef de gang. L’œil cherchant la petite bête. Ils passaient leur temps à se battre, et se peloter, , et se quitter, et se déchirer en public, dans de grandes scènes théâtrales et bruyantes. Tout le quartier était au courant. Ils se traitaient de tous les noms et le jour d’après roucoulaient en se tenant par la main. Joël était la risée générale, dans cette passion grandiloquente.
- Si tu ne le quittes pas, je te tue, avait dit le gars à Manon. Si tu me quittes, je te tue.
Elle riait de plus belle. Lui comme les autres, elle finirait par le laisser.
Joël stoppa le bus en pleine rue et il alluma ses feux de détresse. A sa gauche l’enseigne du McDonald luisait faiblement sur le parking désert. Personne à l’horizon, et le silence de la ligne de métro aérien pour tout témoin.
- La musique, s’il vous plaît .
Il avait parlé lentement, du plus fort qu’il pouvait sans donner l’impression de crier.
- La musique.
Pas un des gars ne réagit.
Joël alors se retourna, en tentant de maîtriser sa colère. Qu’est-ce qu’il avait à perdre de toutes façons.
Qu’est-ce qui lui restait, depuis qu’on l’avait retrouvée, les tripes à l’air dans un buisson, avec les mouches sur ses yeux vides ?
L’enquête avait été rondement menée. La veille de sa disparition on avait vu Manon dans le parc, au bras de son nouvel amant, qui la menaçait du pire si elle ne quittait pas Joël tout de suite. Il lui avait mis une gifle, en la traitant de petite garce. Je vais te faire la peau il disait. Je vais te crever si tu viens pas. Il avait fallu l’emmener. Et puis il y avait eu le couteau. Enfoncé jusqu’au foie. Ça n’avait pas traîné. Le gars s’était retrouvé au poste, avec ses explications foireuses et ses dénégations qui ne convainquaient personne.
Le procès commençait à la fin du mois.
- Vous pouvez baisser la musique, s’il vous plaît .
Ce n’était pas une question. Le gamin qui jouait au chef pourtant répondit.
- Eh mais ça dérange qui ? Y a que nous dans ce bus.
- Ça me dérange moi. Pas de musique dans le bus. Vous connaissez le règlement ?
- Qu’est-ce qu’il vient nous faire chier avec son règlement ?
- Eh ! Bouffon ! ça te dérange ?
- Quoi quoi on entend pas ce que tu dis, qu’est-ce que tu restes dans ta cage, t’as peur de venir nous parler en face ?
- Tu rigoles ce connard il chie dans son froc ! »
Joël se raidit sous les rires.
- Je ne vous le répéterai pas.
- C’est ça vas-y, qu’est-ce que tu vas faire ? Nous taper ma parole ?
- Allez viens ! »
Les gamins riaient, chauffés de son impuissance. Joël ferma les yeux. Le sang lui battait sous les paupières.
Il ferma les yeux, et aussitôt revit le corps dévoré. La bouche ouverte. Le ventre souple. La peau et le sang tiède.
- Bouffon ! Allez, redémarre ton bus, on n’est pas arrivés ! »
Il fallait qu’il se calme. Ça pouvait encore s’arranger.
- T’entends ce qu’on te dit ? T’es payé à quoi faire ?
- Sale pédé !
- Enculé !
Les insultes pleuvaient à présent. Les insultes, et les rires, et encore, et sans fin. La risée
S’il croyait que la mort de Manon allait mettre un terme à cela.
Alors il inspira à fond. Lentement, il ouvrit les portes sur l’air brûlant du dehors, il débloqua la porte de son guichet et il s’extirpa de son siège. La sueur lui collait le pantalon sur les cuisses. Puis il leur fit face, du haut de ses deux mètres et de ses cent vingt kilos.
Les insultes s’étaient tu, laissant le rappeur lancer ses appels au meurtre dans le lecteur de CD. Il les regardait.
Puis il se mit en marche, lourdement, sans quitter des yeux le leader qui excitait ses troupes contre lui. Il allait payer. Joël ne voyait plus que lui dans son champ de vision rétréci. Il allait
payer pour tous les autres.
- La musique, s’il vous plaît ! dit-il à nouveau, sans même entendre les grognements du CD.
Il sentait sa force tendue dans ses poings. Il sentait ses dents prêtes à claquer. Une amertume dans la salive. Une ivresse. Une syncope.
Il avançait à pas lents vers le gamin, souriant et sûr de lui soudain, en imaginant déjà la scène. Il remontait l’allée, dans le bus immobilisé le long de la ligne de métro aérien, tache de lumière irradiant sur la nuit, avec la voix heurtée qui appelait au pire, et sa main gauche dans sa poche caressait lentement le cutter dont il ne se séparait plus à présent.
Pour la première fois depuis la mort de Manon, l’envie du sang lui revenait.
Claire Gallen vit à Bruxelles, elle a trois enfants. Après avoir failli devenir VRP, elle s’est retrouvée
journaliste…. Sans la lecture des auteurs américains qu’elle admire, Cormac Mac Carthy, George Pelecanos, Bret Easton Ellis, David Vann, elle n’aurait pas repris la plume (enfin, le clavier…)
pour renouer avec l’écriture de fiction qui lui permet de quitter l’univers féroce des crises financières pour celui non moins impitoyable de l’exploration de la psyché humaine. La banlieue
d’Aulnay-Sous-Bois où elle a grandi, côté « pavillon-qui-borde-la-cité », le Berlin qu’elle a connu et aimé dès avant la chute du mur, les Etats-Unis où elle vécu à l’époque détonante
de la guerre en Irak et de l'ouragan Katrina, les hasards, les rencontres, nourrissent son inspiration.
Toulouse Polars du Sud
3, rue Georges Vivent
BP 73657
31036 TOULOUSE CEDEX 1
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